La veine noire, chapitre 1er, la suite....

Publié le par Pat Rieux-Boyer

Voici la suite du prologue de mon premier roman "la veine noire"


Chapitre 1

 

Il est onze heures trente lorsque Honorine Pleinecassagne se rend au lavoir communal. En cette veille de Noël 1868, l’air est vraiment glacial sur le bassin minier de Decazeville en Aveyron. Malgré les trois couches de laine qui la protège des morsures du froid, malgré son épaisse robe qu’elle s’est cousue elle-même pendant les veillées au coin du feu, ses membres fatigués par le travail quotidien la font souffrir. Pourtant, elle ne se plaint pas de cette vie laborieuse de femme de mineur. Au contraire, elle est fière d’arriver à s’occuper de sa petite famille, et ce, malgré ses maigres moyens, car pour finir le mois avec la seule paye de son mari, il faut faire preuve de trésors d’ingéniosité. Aussi pour améliorer les fins de moi, elle travaille parfois à la tâche pour la mine. Elle fait des remplacements comme ils disent quand des femmes sont malades, un jour au tri du charbon, un autre au criblage et parfois même elle est rouleuse, elle pousse les berlines, ces wagons de bois et de fers que les machineurs extraient des cages d'ascenseurs. Mais elle ne travaille jamais au fond. Raymond son mari est formellement contre et ce même si le travail au fond est trois fois plus payé. Il ne veut pas qu'elle risque sa vie pour quelques sous de plus. Comme la plupart de ses amies, elle s’est mariée très jeune, à peine sortie de l’adolescence, ses dix-huit ans tout juste révolus. En ce jour de décembre si froid, son panier d’osier, rempli des affaires sales de son petit monde sous le bras, elle se rappelle cette journée de fête, il y a tout juste dix ans. C’était une belle journée de fin septembre, Raymond, son futur mari, était un jeune homme brillant, grand, élancé tout en étant costaud. Il avait de beaux cheveux châtain foncé qu’il ramenait en arrière avec de la brillantine. Ses yeux couleur noisette l’avaient transpercé un soir de sainte-barbe au bal du village. Ce premier regard, ce premier sourire qui allaient changer le cours de sa jeune vie, elle ne pourrait jamais l’oublier. Elle le connaissait de renom, car il était le fils de l’instituteur, celui qui, par amour du pays, avait refusé de partir étudier dans la grande et prestigieuse école des mines de Paris. Il était venu la chercher pour danser, l’air penaud, tout timide. Bien sûr, elle avait feint de lui refuser cette première danse, mais très vite son cœur avait pris le dessus et elle avait accepté cette invitation pour la valse. Guidée d’une main ferme, encerclée de ces bras robustes, emportée par l’ivresse de ces tours de piste lui faisant tourner la tête, le premier doute s’était bien vite estompé et succombant au doux son de la vielle et de l’accordéon elle avait compris qu’elle allait passer le reste de sa vie à ses côtés. Malgré la rudesse de son quotidien, elle estimait avoir été gâtée par la vie. Bien sûr, elle avait fait plusieurs fausses couches. Bien sûr, le premier bébé avait succombé à une maladie infantile avant ses un an. Mais ils avaient persévéré, car pour eux la famille était la chose la plus importante au monde. Et finalement, ils avaient eu deux beaux enfants, Emile puis deux ans après René qui grandissaient très vite et remplissaient la maison familiale de leurs cris. Ils ne perdaient pas une occasion de faire bêtises sur bêtises. Ils auraient pu avoir une famille nombreuse de douze ou quatorze enfants comme la majorité des habitants de la région, mais le sort en avait décidé autrement. En effet lors de l’accouchement de leur dernier enfant qui devait être leur première fille, des complications sérieuses avaient mis en danger la vie d’Honorine. N’ayant pas les moyens de se payer les services d’un docteur, la sage-femme qui était venue l’aider à accoucher avait dû stopper avec ses outils rudimentaires une hémorragie dévastatrice. La petite n’avait pas survécu à ce coup du sort et Honorine ne devait d’être en vie qu’au sang-froid dont la sage-femme avait fait preuve face à ce flot meurtrier. L’utérus ayant souffert irréversiblement de l’intervention, Honorine avait appris à son réveil la douloureuse nouvelle : elle ne pourrait plus enfanter.

Ce faisant une raison, elle avait reporté tout son amour sur ses deux marmots et priait chaque matin pour qu’aucune maladie sérieuse ne vienne troubler leur bonheur. Les deux garnements lui rendaient bien son amour, en la couvrant de baisers, de dessins et en l’aidant autant que possible aux taches ménagères voire même en s’occupant des bêtes qu’ils élevaient à l’arrière de la maison.

Ce jeudi 24 décembre était assurément un jour spécial pour Honorine, car pour la première fois depuis des années, elle avait réussi à économiser durant les six derniers mois les quelques pièces qui lui permettraient d’offrir à ses enfants le prix du billet de train pour aller passer une semaine chez sa sœur qui s’était mariée à un marin-pécheur et habitait au bord de l’océan près d’Arcachon. Elle s’était également entendue avec son frère Léon qui travaillait lui aussi à la mine, mais en extérieur, suite à un accident qui l’avait sérieusement blessé. Ebéniste de formation, il avait eu la chance de retrouver un emploi de raccommodeur. Il s’occupait de réparer toutes les pièces en bois pour la société des mines. Il lui avait promis de fabriquer pour ses neveux, un petit train en bois et un « caretou » sorte de petites voitures en bois dans lesquelles les enfants dévalaient les pentes escarpées du village.

En rentrant du lavoir, elle irait tuer une des poules qu’ils élevaient avec quelques lapins et bien sûr le cochon qu’ils engraissaient de châtaignes et de pain durant toute l’année. Elle préparerait la farce que tout le monde aimait tant, à base de pain rassis, d’œufs, d’un reste de saucisse et d’un peu de verdure : du persil et de la salade. En rentrant, les enfants l’aideraient sûrement, car ils adoraient malaxer le « farci » de leurs mains.

Revenant à la réalité, elle se rend compte que depuis ce matin quelque chose ne va pas, elle ressent comme un nœud au fond de son estomac. Habituellement la veille de Noël, elle est toujours d’humeur joyeuse, mais depuis le lever du jour, elle a comme un pressentiment qui ne cesse de la harceler, ce sixième sens féminin qui l’avertit que quelque chose de grave c’est passé ou va se passer. N’ayant pas de moyen de communication élaboré, il se pourrait qu’il soit arrivé malheur à quelqu’un de sa famille qui habite dans un village éloigné. Elle a toujours ressenti des sortes de prémonitions et elle s’est rarement trompée. Elle se rappelle la mort de son père l’année dernière. Elle n’était pas bien depuis la veille, angoissée, tendue. Son père qui souffrait de la silicose était alité avec une mauvaise grippe. Au matin, il ne s’était pas réveillé quand sa femme était venue lui donner ses tisanes et prodiguer les soins. Le temps que l’on envoie quelqu’un la prévenir à cheval, depuis son village natal à Saint-Côme-d’Olt situé à plus soixante kilomètres du Bassin minier, la journée était finie. Elle était repartie au matin avec le coursier pour aider sa mère aux préparatifs de la veillée et de l’enterrement. Au souvenir de cette triste journée, des frissons la parcourent. Essuyant une larme qui roule sur sa joue, elle lève la tête pour s’apercevoir qu’elle arrive en vue du lavoir. Prises dans ses rêveries, elle n’a pas vu passer les trois kilomètres qui la séparent de leur maison. Tant mieux se dit-elle .

Trois autres femmes sont en train de laver des draps. Le blanc immaculé du coton tressé semble s’illuminer sous le soleil de la mi-journée. Le contraste est saisissant avec l’environnement noir du pays que la poussière de charbon recouvre un peu plus chaque jour. Ca sent bon le savon de Marseille et malgré la morsure de l’eau gelée dans laquelle les femmes trempent leurs mains, celles-ci, à l’aube de se retrouver en famille pour fêter Noël, entonnent un chant de circonstance pour se donner du courage. Honorine s’installe devant un bac de pierre libre remplie de l’eau claire et cristalline d’une source proche. Profitant que la chanson arrive à son terme, elle dit bonjour aux autres dames qu’elle reconnaît.

Le lavoir était le lieu de rencontre, de discussions et parfois de commérages ou toutes les histoires du village étaient étalées sans grande retenue. Aussi Honorine grimaçant en plongeant ses habits dans l’eau glacée, se joint à la discussion, qui ce jour, concernait l’hypothétique sujet du sermon que le prêtre allait faire pour la messe de minuit. Les pronostics allaient grand train quand la sirène de la mine retentit. Les quatre femmes arrêtent aussitôt d’essorer leurs draps et levant la tête, se regardent. Leurs regards pleins d’angoisse se croisent, Honorine oscille de la tête en signe de oui. Sa voisine de gauche, les larmes aux yeux, fait de même, ainsi que la troisième. La dernière, à sa droite fait non de la tête.

— non, le mien est malade, il n’a pas pu descendre ce matin !

— allez-y, courrez au bureau de la mine, je m’occupe de ramener vos affaires. Vite, partez voir ce qui se passe.

La remerciant d’un signe de tête, les trois femmes se prenant par la main pour se donner du courage, s’élancent en toute hâte. On dirait que le temps s’est arrêté, il n’y a plus un bruit, les oiseaux se sont dispersés au loin, seule la troisième et dernière sonnerie de la sirène semble couvrir le chuchotement des prières que les trois pauvres femmes égrènent en descendant vers le bas de la vallée ou un nuage de fumée, tel un signe de mauvais présage, s’élève vers le ciel.

****

Louis, que tout le village appelait petit Louis depuis sa plus tendre enfance, du fait qu’il portait le même prénom que son grand-père, est encore au lit lorsque la sirène du village retentit. Il s’était couché au petit matin après une nuit passée au fond de la mine. Il aurait dû être du matin cette semaine, mais un de ses amis « lou Marcel » était tombé malade en début de semaine et Louis avait dû le remplacer au pied levé avec l’équipe de nuit. Louis, en plus de ses fonctions de porion, le chef d’équipe des mineurs, est le chef des sapeurs-pompiers. Certes, cela ne représentait pas grand-chose dans la région, on était bien loin des militaires du bataillon de sapeurs-pompiers de Paris que Napoléon avec créé à la suite de l’incendie de l’ambassade d’Autriche en juillet 1810. Ici, les moyens étaient bien pauvres, une pompe à bras, une petite pompe brouette, une échelle à coulisse faite par un artisan du village, quelques seaux, haches, pelles et tridents et arrivée dernièrement de Paris une trentaine de mètres de garniture cuir, ces nouveaux tuyaux faits de cuir et qui étaient bien plus solides que les garnitures de toile souvent poreuses. Ni lui, ni aucun des ses camarades sapeurs n’étaient professionnels, ils exerçaient cette activité bénévolement par pure passion. Sauver des vies était une mission, sa mission. Depuis sa tendre enfance il avait ce besoin d’aider les autres et comme attiré inexorablement par les flammes, il avait toujours voulu œuvrer dans ce corps de métier. Avec d’autres « garde-pompes », il avait eu la chance, en tant que chef, de suivre une formation à Villefranche-de-Rouergue sous le commandement d’un sapeur-pompier venant de Paris. C’était très intéressant et il avait à plusieurs reprises mis ses connaissances en action lors des fréquents feux de cheminées ou de forêts. Dans le pays, la terre brûlait quasiment tout le temps du fait des combustions souterraines spontanées de schistes pyriteux. Près de Decazeville, à Cransac, « lou puech que ard », la montagne qui brûle dans le patois régional avec ses feux souterrains et ses effusions de gaz qui provoquaient sans cesse des départs de feu dans les forêts d’acacias et de châtaigniers des alentours. Le hurlement strident de la sirène installée sur le toit de la mairie résonne encore dans sa tête et sortant de ses rêveries, il se lève d’un bond, enfilant ses habits en toute hâte. En courant, il se rend au garage où il stocke ses pantalons et vestes de cuir ainsi que les gants tout neufs qu’il vient de recevoir, cadeau du sapeur formateur venu de Paris. Tout en avalant un morceau de pain sec, il enfourche son vélocypède et sans prendre la peine de refermer la porte commence à pédaler comme un forcené en direction du village. Priant qu’une nouvelle catastrophe ne vienne encore endeuiller le moral déjà bien fragile des mineurs, il se met à espérer de tout son être que ce n’est qu’un nouveau feu de broussailles qui vient de démarrer. Peinant pour arriver en haut de la colline qui sépare sa maison de la vallée de Lasalles, comme les anciens surnommaient cette région que le duc Decazes avait choisie au début du siècle, afin de développer le travail de la fonte. Il aperçoit soudain le nuage de fumée noire qui semble s’échapper du puits central de Fonvernhes. — Ce n’est pas vrai, mon Dieu ! Pas la veille de Noël ! S’entend t-il crier en dévalant la pente . Tout en espérant que ce n’est qu’un petit coup de grisou et qu’il n’y a pas de victime, ses muscles se tétanisent sous l’effet de l’angoisse. En y repensant, il réalise que sans la maladie de son ami Marcel et son changement de garde, à cette heure-ci, il devait être au fond.

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Honorine et ses amies viennent d’arriver au pied du chevalement du puits central d’où s’échappe une fumée épaisse et acre. La recette, le baraquement qui abrite le puits où les machineurs chargent et déchargent les berlines remplies d'hommes et de charbon est méconnaissable. La lampisterie et la salle des pendus où les ouvriers accrochent leurs affaires ont elles aussi partiellement volé en éclats. Des morceaux de bois, de chaînes, de câbles encombrent les lieux. La vision est vraiment apocalyptique, des hommes sortent de ce qui reste de l’immeuble, soutenant des ouvriers couverts de sang, qui crient et pleurent de souffrance. La peur au ventre, elles s’approchent du trou béant au risque de tomber. On ne voit plus rien si ce n’est qu’un filet de lumière rougeâtre qui semble s’élever du fond. La fumée noire qui leur pique les yeux vient augmenter le flot de larmes qui roule déjà sur leurs joues. Un mineur les attrape par le bras et les repousse plus loin en criant. — Sortez-vous de là, femmes, vous voulez tomber au fond du trou ? Allez plutôt aider à puiser l’eau de la pompe. Il faut éteindre l’incendie. La vision qui s’offre à elles est terrifiante. Les gens courent dans tous les sens. On crie, on hurle même des ordres qui semblent totalement décousus. On a organisé une chaîne humaine pour jeter de l’eau au fond du puits. Les seaux passent de main en main tandis que deux hommes en bout de ligne jettent désespérément ces quelques litres d’eau qui vont se perdre dans les entrailles de la Terre. Les trois femmes complètement perdues et affolées, arrête un porion que l’une d’entre elles connaît. — Henry, qu'est-ce qui s’est passé ? A t-on des nouvelles du fond ? — Je ne sais pas. Il y a eu une terrible explosion. Sûrement un coup de grisou dans la galerie principale. Tout est remonté et a explosé ici. Mais le pire c’est que des gens ont vu des flammes s’élever du conduit d’aération à trois kilomètres d’ici. C’est pas bon, c’est pas bon ! — Mais dis-nous, je t’en prie, a t-on a des nouvelles d’en bas ? Cria Julienne d’une voix suraiguë et cassée par l’émotion. — Non tout a explosé, le puits s’est affaissé. Il est rempli de débris, de bois, de fer, pour l’instant on ne peut rien faire tant que le feu brûle. Aidez-nous, on a besoin de toutes les mains disponibles. Les trois femmes atterrées restent les bras pantois pendant quelques secondes qui semblent interminables. Honorine sortant la première de sa torpeur, attrape vivement ses deux amies et en courant, les trois femmes vont prendre place au milieu de la deuxième chaîne de porteurs d’eau qui vient de se créer en parallèle de la première. Tout le monde s’active frénétiquement, chaque maillon de la chaîne prend sa tache très au sérieux, car la rapidité des passages de seaux de main en main peut conditionner le sauvetage d’une ou plusieurs vies. Outre le fait qu’il est probable que certains mineurs ont été brûlés mortellement ou bien ensevelis sous de tonnes de roche, la vie des éventuels survivants est liée à la qualité de l’air sous terre. Il est primordial d’évacuer le plus vite possible les gaz méphitiques qui vont se développer avec la décomposition des corps. L’autre gros problème dans ce cas-là est le gaz carbonique. En effet si des témoins avaient vu des flammes s’échapper du puits de ventilation, il était fort à parier que ce puits, lui aussi s’est écroulé sur lui-même et a donc coupé toute possibilité de ventiler et d’évacuer les gaz carboniques. Les survivants vont donc respirer une atmosphère viciée et assez rapidement manquer d’oxygène. Le fait qu’il y ait toujours des feux visibles au fond du puits empêchent non seulement l’intervention des secours, mais risquent aussi d’augmenter la proportion de gaz carbonique dans les galeries. En d’autres termes, chaque heure, chaque minute compte. Et malheureusement, la sécurité et la condition des mineurs ne s’arrangeaient toujours pas malgré les accidents. Les derniers mois avaient été catastrophiques avec pas moins de quatre coups de grisou qui avaient fait plus de quarante morts avant cette dernière tragédie. Le monde de la mine était sous pression. Déjà si touchés par les drames et tellement exploités, les altercations entre mineurs et dirigeants se faisaient de plus en plus fréquentes. Il commençait à y avoir des rumeurs de grèves, du chahut dans les bars et on sentait que ce coup-là était de trop. La révolte était sur le point d’éclater !

Chapitre 2 à SUIVRE bientot …..

 

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josé vaz 30/04/2010 08:50



quel émotion dans votre nouvelle


Humaine et doulereuse histoire des hommes de fond, les mineur du monde.


ce matin comance avec une émotion déchirante. je conais decazeville j'ai ue l'ocation de participer a des evenement culturel et je conais le découverte mais pas vous nouveles je travaille sur un
projet pour la vile de Fschviller la aussi il sagi de mineur de notre histoire.


je vous contacterai pour partager cette événement


cordialement


José vaz



ch'duc 21/06/2008 05:36

bonjour pat,j'ai lu ton premier chapitre,qui me plait beaucoup,dans ton écriture ,j'y aitretrouvé mon enfance,telle que tu l'a écrite, mon père à travaillé trente deus ans au fond de la mine et trentes ans comme pompier bénévole à auchel dans le pas de calais,je me suis permis de faire une copie pour ma mère,,qui croyait que tu racontait lavie de mes parents. je te félicite et bonne continuation pour les prochains chapitres,j'attend la sortie de ton livre en librairie avec impatience,amiczlement un chti..jean pierre