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Prologue
Le son strident de la sirène vient à peine de retentir. L’écho se répercute comme un ricochet sur les parois humides de la
galerie plongée dans une quasi-obscurité. C’est la pause repas de la mi-journée qui va commencer, le bruit assourdissant des pioches et des pelles se meurt progressivement dans le
lointain des entrailles de la Terre. Dans la partie la plus avancée de la galerie, à plusieurs centaines de mètres de la dernière zone d’extraction, trois hommes lèvent la
tête.
— Capo, è ora de manggiare, il briquet ! Eh chef, c’est l’heure de la pause repas, le briquet ! on arrête ?
Demande Guiseppe Del Angelo, l’Italien originaire de Rome à son contremaître.
— J’aimerais bien que l’on finisse d’étayer le passage, car j’ai pas confiance, la roche est poreuse ici et les infiltrations
sont nombreuses. Je ne voudrais pas recevoir le toit sur la tête en plein repas. On mangera un peu plus tard, ok ?
— Ok, andiamo !
— Andreï, le troisième ouvrier, oscille de la tête. Venant de Russie, il n’est pas homme à parler pour ne rien
dire !
Le contremaître-géologue repart vers le bout du goulot. C’est un homme grand et ossu comme beaucoup de ses camarades. Ses
muscles sont saillants, sa peau est noire de poussière et couverte de cicatrices, souvenir de longues années de rude travail au « fond du trou » comme ils
disent.
Armé de son pic où il est en train de sonder les murs et le sol, à la recherche de la bonne direction, de la bonne veine. Il
examine les différentes strates qui composent les parois. Il connaît son sujet, il sait, il sent la pierre. En fait, depuis quatre jours ils ont foré un boyau perpendiculaire à la galerie
principale à la recherche d’un nouveau filon. Long d’une dizaine de mètres, à peine assez haute pour se tenir courbé, la chaleur à l’intérieur est intolérable, mais la matière plutôt
poreuse des murs laisse présager de bonnes surprises à l’arrivée.
Guiseppe et Andreï sont restés à l’entrée du conduit pour étayer le plus rapidement possible le toit qui tend à s’affaisser.
Ils utilisent les poutres d’acacia que le jeune galibot vient de leur amener sur sa berline, le wagonnet typique des mines.
Sans s’en rendre compte, le contremaître frappe en cadence avec ses collègues qui s’acharnent à dresser les poutres et les
arc-bouter au maximum pour soutenir la charge. Soudain, quelque chose passe entre ses jambes. Croyant à un rat il se retourne prestement, mais dans la faible lueur de sa lampe de sécurité
Davy, du nom de son inventeur anglais, il aperçoit Bastet, la petite chatte toute noire qu’il a appelée ainsi en hommage à la déesse égyptienne
à tête de chat. La voyant s’approcher rapidement, il l’appelle.
— Bastet, allez Bastet vient là.
Instinctivement, ce nom si particulier
lui fait penser à son père, Jean. Celui-ci étant l’instituteur du village, il avait eu la chance incroyable de recevoir une éducation de bonne tenue et surtout Jean lui avait appris à
lire très tôt. C’était un avantage important dans les campagnes environnantes ou tout le monde était plus ou moins illettré. A sept ans, il savait déjà lire. C’est la raison pour laquelle
il avait gravi si vite les échelons du métier de mineur au grand dam de son père qui aurait préféré le voir partir faire des études supérieures. Après son certificat d’études et le lycée,
l’école polytechnique et l’école des mines lui ouvraient les bras, mais lui aimait trop cette terre, il aimait fouiller, il se sentait l’âme d’un chercheur de trésor. La nuit, loin du
monde si rude de la mine, il rêvait de grandes découvertes, de se voir arpenter les terres d’Egypte à la recherche d’une tombe inviolée. Ces rêves et la passion des pierres l’avaient
poussé à devenir un géologue maison renommé. En fait, son père avait un ami commun avec Jean-François Champollion, l’Egyptologue originaire comme lui, de Figeac, petite bourgade du lot
situé à une quarantaine de kilomètres de Decazeville. Il se rappelait encore le jour où, pour ses 16ans, son père lui avait offert un livre de Mr Champollion. C’était une superbe copie
d’un manuscrit écrit de la main propre du maître des hiéroglyphes et publié juste après sa mort sous le nom de « grammaire égyptienne ». Nul doute que ce cadeau avait
conditionné sa vie jusqu’à ce jour et continuera à le faire rêver pour bien des années encore. Raymond s’était passionné pour l’Egyptologie et pour la géologie. Il avait beaucoup lu. Il
avait dévoré la bibliothèque de son père et avait bien souvent fait du troc pour récupérer des livres sur Champollion et sur l’Egypte en général, mais aussi sur la géologie, cette science
relativement moderne. Il avait même acheté le livre « voyages géologiques » du Suisse Jean André Deluc qui arpenta toute l’Europe pour ses recherches. Il adorait s’instruire. Revenant à la réalité, dans la chaleur de son conduit si sombre, il observe la chatte qui semble comme perdue.
Il se doute qu’elle a entendu la sirène et qu’étant pratiquement à demeure au fond de la mine, elle sait que l’heure du repas approche. Malgré les frêles rations qui remplissent les
besaces, elle aura peut-être la chance de recevoir un bout de poisson séché ou un croûton de vieux pain.
Le géomètre aime bien cette chatte, elle met un peu de joie dans le
grand couloir noir, aussi, il s’approche aussitôt pour la caresser.
Mais étrangement, elle reste tassée contre le fond du boyau et commence à griffer le mur en miaulant d’une manière hystérique,
cherchant à grimper le plus haut possible. Elle semble prise de terreur. Ses miaulements ont quelque chose de terrifiant comme les cris d’un bébé qui hurle. Le contremaître que les années
ont doté d’une grande expérience, sent monter en lui un sentiment de panique. Il se retourne brusquement pour appeler les ouvriers, les prévenir que quelque chose ne tourne pas rond, et
soudain la terre se met à trembler, il entend au loin, à des kilomètres, le bruit assourdissant d’une explosion. Un bruit de tonnerre terrible amplifié par cette caisse de résonance
naturelle que forme la galerie. Il lui semble que le son se rapproche à la vitesse d’un cheval au gallot. Malgré le vacarme, les tressaillements du sol, les cailloux qui commencent à se
détacher du toit et viennent rebondir sur son casque, il essaie de réfléchir, de trouver une solution. Le temps semble suspendu pendant quelques secondes, la flamme de sa lampe oscille de
gauche à droite créant des formes fantomatiques et effrayantes sur les murs. Et soudain, le souffle le projette contre le mur du fond, la lampe balayée, lui a glissé des mains et sous le
choc, s’est éteinte. C’est le noir complet, il crie autant que ses poumons silicosés le lui permettent. Il sait pertinemment que cela ne sert à rien, qu’après le souffle viendra l’énorme
boule de feu qui le carbonisera à jamais. Il relève la tête en direction de ses camarades comme à la recherche d’un regard de compassion, d’amitié, mais il ne voit rien dans le noir. Même
s’ils sont en poste avancé, à des kilomètres de l’explosion, il semble apercevoir des traces de rouge, des fumées étincelantes dont les teintes deviennent plus vives. C’est le retour de
flamme qui arrive. Baissant la tête entre ses genoux comme pour se protéger, il repasse le film de sa vie, il revoie sa famille, ses amis, il sait que tout est fini. Prêt à mourir, il
relève une fois de plus la tête pour affronter en homme, en fier mineur, le serpent de feu qui vient chercher son quota de mort. Mais sa vue se brouille vite, les poussières viennent
brûler ses yeux. Dans la quasi-obscurité de son trou, il est seul, il ne voit plus ses collègues. Pourquoi, se demande-t-il ? Tentant de se relever pour s’approcher, il tombe de
nouveau en s’écorchant les genoux sur les blocs de roche qui encombrent maintenant tout le sol de ce conduit mortuaire. Mais est-ce ses yeux irrités qui faussent la vision d’horreur qu’il
perçoit ? La lueur rouge devient plus intense, mais progressivement disparaît au milieu de la poussière. Que se
passe-t-il ?
Et là, il commence à comprendre. Suite à l’explosion, l’onde de choc a provoqué des
éboulements dans toute la galerie. L’entrée de son boyau perpendiculaire à la galerie principale est en train de s’affaisser. Les pauvres hommes ont dû recevoir les poutres et en suivant
tout le toit sur eux.
L’analyse de sa situation est rapide dans sa tête. Soit, le souffle de feu trouve un passage à travers l’éboulement et va venir
le pulvériser contre le fond de son conduit, soit, il continu sa route, ce qui voudra dire qu’il est vraiment emmuré et prisonnier dans son
boyau.
Il se recroqueville par terre, prêt à mourir, quand au-dessus de sa tête un bruit sec surpasse le tumulte alentour. Il lève les
yeux et crie…
PREMIERE PARTIE
Au bord du gouffre, seul l’amour de la famille est source de courage...
Chapitre
1
Il est onze heures trente lorsque Honorine Pleinecassagne se rend au lavoir communal. En cette veille de Noël 1868, l’air est
vraiment glacial sur le bassin minier de Decazeville en Aveyron. Malgré les trois couches de laine qui la protège des morsures du froid, malgré son épaisse robe qu’elle s’est cousue
elle-même pendant les veillées au coin du feu, ses membres fatigués par le travail quotidien la font souffrir. Pourtant, elle ne se plaint pas de cette vie laborieuse de femme de mineur.
Au contraire, elle est fière d’arriver à s’occuper de sa petite famille, et ce, malgré ses maigres moyens, car pour finir le mois avec la seule paye de son mari, il faut faire preuve de
trésors d’ingéniosité. Aussi pour améliorer les fins de moi, elle travaille parfois à la tâche pour la mine. Elle fait des remplacements comme ils disent quand des femmes sont malades, un
jour au tri du charbon, un autre au criblage et parfois même elle est rouleuse, elle pousse les berlines, ces wagons de bois et de fers que les machineurs extraient des cages
d'ascenseurs. Mais elle ne travaille jamais au fond. Raymond son mari est formellement contre et ce même si le travail au fond est trois fois plus payé. Il ne veut pas qu'elle risque sa
vie pour quelques sous de plus. Comme la plupart de ses amies, elle s’est mariée très jeune, à peine sortie de l’adolescence, ses dix-huit ans tout juste révolus. En ce jour de décembre
si froid, son panier d’osier, rempli des affaires sales de son petit monde sous le bras, elle se rappelle cette journée de fête, il y a tout juste dix ans. C’était une belle journée de
fin septembre, Raymond, son futur mari, était un jeune homme brillant, grand, élancé tout en étant costaud. Il avait de beaux cheveux châtain foncé qu’il ramenait en arrière avec de la
brillantine. Ses yeux couleur noisette l’avaient transpercé un soir de sainte-barbe au bal du village. Ce premier regard, ce premier sourire qui allaient changer le cours de sa jeune vie,
elle ne pourrait jamais l’oublier. Elle le connaissait de renom, car il était le fils de l’instituteur, celui qui, par amour du pays, avait refusé de partir étudier dans la grande et
prestigieuse école des mines de Paris. Il était venu la chercher pour danser, l’air penaud, tout timide. Bien sûr, elle avait feint de lui refuser cette première danse, mais très vite son
cœur avait pris le dessus et elle avait accepté cette invitation pour la valse. Guidée d’une main ferme, encerclée de ces bras robustes, emportée par l’ivresse de ces tours de piste lui
faisant tourner la tête, le premier doute s’était bien vite estompé et succombant au doux son de la vielle et de l’accordéon elle avait compris qu’elle allait passer le reste de sa vie à
ses côtés. Malgré la rudesse de son quotidien, elle estimait avoir été gâtée par la vie. Bien sûr, elle avait fait plusieurs fausses couches. Bien sûr, le premier bébé avait succombé
à une maladie infantile avant ses un an. Mais ils avaient persévéré, car pour eux la famille était la chose la plus importante au monde. Et finalement, ils avaient eu deux beaux enfants,
Emile puis deux ans après René qui grandissaient très vite et remplissaient la maison familiale de leurs cris. Ils ne perdaient pas une occasion de faire bêtises sur bêtises. Ils auraient
pu avoir une famille nombreuse de douze ou quatorze enfants comme la majorité des habitants de la région, mais le sort en avait décidé autrement. En effet lors de l’accouchement de leur
dernier enfant qui devait être leur première fille, des complications sérieuses avaient mis en danger la vie d’Honorine. N’ayant pas les moyens de se payer les services d’un docteur, la
sage-femme qui était venue l’aider à accoucher avait dû stopper avec ses outils rudimentaires une hémorragie dévastatrice. La petite n’avait pas survécu à ce coup du sort et Honorine ne
devait d’être en vie qu’au sang-froid dont la sage-femme avait fait preuve face à ce flot meurtrier. L’utérus ayant souffert irréversiblement de l’intervention, Honorine avait appris à
son réveil la douloureuse nouvelle : elle ne pourrait plus enfanter.
Ce faisant une raison, elle avait reporté tout son amour sur ses deux marmots et priait chaque matin pour qu’aucune maladie
sérieuse ne vienne troubler leur bonheur. Les deux garnements lui rendaient bien son amour, en la couvrant de baisers, de dessins et en l’aidant autant que possible aux taches ménagères
voire même en s’occupant des bêtes qu’ils élevaient à l’arrière de la maison.
Ce jeudi 24 décembre était assurément un jour spécial pour Honorine, car pour la première fois depuis des années, elle avait
réussi à économiser durant les six derniers mois les quelques pièces qui lui permettraient d’offrir à ses enfants le prix du billet de train pour aller passer une semaine chez sa sœur qui
s’était mariée à un marin-pécheur et habitait au bord de l’océan près d’Arcachon. Elle s’était également entendue avec son frère Léon qui travaillait lui aussi à la mine, mais en
extérieur, suite à un accident qui l’avait sérieusement blessé. Ebéniste de formation, il avait eu la chance de retrouver un emploi de raccommodeur. Il s’occupait de réparer toutes les
pièces en bois pour la société des mines. Il lui avait promis de fabriquer pour ses neveux, un petit train en bois et un « caretou » sorte de petites voitures en bois dans
lesquelles les enfants dévalaient les pentes escarpées du village.
En rentrant du lavoir, elle irait tuer une des poules qu’ils élevaient avec quelques lapins et bien sûr le cochon qu’ils
engraissaient de châtaignes et de pain durant toute l’année. Elle préparerait la farce que tout le monde aimait tant, à base de pain rassis, d’œufs, d’un reste de saucisse et d’un peu de
verdure : du persil et de la salade. En rentrant, les enfants l’aideraient sûrement, car ils adoraient malaxer le « farci » de leurs
mains.
Revenant à la réalité, elle se rend compte que depuis ce matin quelque chose ne va pas, elle ressent comme un nœud au fond de
son estomac. Habituellement la veille de Noël, elle est toujours d’humeur joyeuse, mais depuis le lever du jour, elle a comme un pressentiment qui ne cesse de la harceler, ce sixième sens
féminin qui l’avertit que quelque chose de grave c’est passé ou va se passer. N’ayant pas de moyen de communication élaboré, il se pourrait qu’il soit arrivé malheur à quelqu’un de sa
famille qui habite dans un village éloigné. Elle a toujours ressenti des sortes de prémonitions et elle s’est rarement trompée. Elle se rappelle la mort de son père l’année dernière. Elle
n’était pas bien depuis la veille, angoissée, tendue. Son père qui souffrait de la silicose était alité avec une mauvaise grippe. Au matin, il ne s’était pas réveillé quand sa femme était
venue lui donner ses tisanes et prodiguer les soins. Le temps que l’on envoie quelqu’un la prévenir à cheval, depuis son village natal à Saint-Côme-d’Olt situé à plus soixante kilomètres
du Bassin minier, la journée était finie. Elle était repartie au matin avec le coursier pour aider sa mère aux préparatifs de la veillée et de l’enterrement. Au souvenir de cette triste
journée, des frissons la parcourent. Essuyant une larme qui roule sur sa joue, elle lève la tête pour s’apercevoir qu’elle arrive en vue du lavoir. Prises dans ses rêveries, elle n’a pas
vu passer les trois kilomètres qui la séparent de leur maison. Tant mieux se dit-elle .
Trois autres femmes sont en train de laver des draps. Le blanc immaculé du coton tressé semble s’illuminer sous le soleil de la
mi-journée. Le contraste est saisissant avec l’environnement noir du pays que la poussière de charbon recouvre un peu plus chaque jour. Ca sent bon le savon de Marseille et malgré la
morsure de l’eau gelée dans laquelle les femmes trempent leurs mains, celles-ci, à l’aube de se retrouver en famille pour fêter Noël, entonnent un chant de circonstance pour se donner du
courage. Honorine s’installe devant un bac de pierre libre remplie de l’eau claire et cristalline d’une source proche. Profitant que la chanson arrive à son terme, elle dit bonjour aux
autres dames qu’elle reconnaît.
Le lavoir était le lieu de rencontre, de discussions et parfois de commérages ou toutes les histoires du village étaient
étalées sans grande retenue. Aussi Honorine grimaçant en plongeant ses habits dans l’eau glacée, se joint à la discussion, qui ce jour, concernait l’hypothétique sujet du sermon que le
prêtre allait faire pour la messe de minuit. Les pronostics allaient grand train quand la sirène de la mine retentit. Les quatre femmes arrêtent aussitôt d’essorer leurs draps et levant
la tête, se regardent. Leurs regards pleins d’angoisse se croisent, Honorine oscille de la tête en signe de oui. Sa voisine de gauche, les larmes aux yeux, fait de même, ainsi que la
troisième. La dernière, à sa droite fait non de la tête.
— non, le mien est malade, il n’a pas pu descendre ce matin !
— allez-y, courrez au bureau de la mine, je m’occupe de ramener vos affaires. Vite, partez voir ce qui se
passe.
La remerciant d’un signe de tête, les trois femmes se prenant par la main pour se donner du courage, s’élancent en toute hâte.
On dirait que le temps s’est arrêté, il n’y a plus un bruit, les oiseaux se sont dispersés au loin, seule la troisième et dernière sonnerie de la sirène semble couvrir le chuchotement des
prières que les trois pauvres femmes égrènent en descendant vers le bas de la vallée ou un nuage de fumée, tel un signe de mauvais présage, s’élève vers le
ciel.
****
Louis, que tout le village appelait petit Louis depuis sa plus tendre enfance, du fait qu’il portait le même prénom que son grand-père, est encore au lit lorsque la sirène du village
retentit. Il s’était couché au petit matin après une nuit passée au fond de la mine. Il aurait dû être du matin cette semaine, mais un de ses amis « lou Marcel » était tombé malade en
début de semaine et Louis avait dû le remplacer au pied levé avec l’équipe de nuit. Louis, en plus de ses fonctions de porion, le chef d’équipe des mineurs, est le chef des
sapeurs-pompiers. Certes, cela ne représentait pas grand-chose dans la région, on était bien loin des militaires du bataillon de sapeurs-pompiers de Paris que Napoléon avec créé à la
suite de l’incendie de l’ambassade d’Autriche en juillet 1810. Ici, les moyens étaient bien pauvres, une pompe à bras, une petite pompe brouette, une échelle à coulisse faite par un
artisan du village, quelques seaux, haches, pelles et tridents et arrivée dernièrement de Paris une trentaine de mètres de garniture cuir, ces nouveaux tuyaux faits de cuir et qui étaient
bien plus solides que les garnitures de toile souvent poreuses. Ni lui, ni aucun des ses camarades sapeurs n’étaient professionnels, ils exerçaient cette activité bénévolement par pure
passion. Sauver des vies était une mission, sa mission. Depuis sa tendre enfance il avait ce besoin d’aider les autres et comme attiré inexorablement par les flammes, il avait toujours
voulu œuvrer dans ce corps de métier. Avec d’autres « garde-pompes », il avait eu la chance, en tant que chef, de suivre une formation à Villefranche-de-Rouergue sous le commandement d’un
sapeur-pompier venant de Paris. C’était très intéressant et il avait à plusieurs reprises mis ses connaissances en action lors des fréquents feux de cheminées ou de forêts. Dans le pays,
la terre brûlait quasiment tout le temps du fait des combustions souterraines spontanées de schistes pyriteux. Près de Decazeville, à Cransac, « lou puech que ard », la montagne qui brûle
dans le patois régional avec ses feux souterrains et ses effusions de gaz qui provoquaient sans cesse des départs de feu dans les forêts d’acacias et de châtaigniers des alentours. Le
hurlement strident de la sirène installée sur le toit de la mairie résonne encore dans sa tête et sortant de ses rêveries, il se lève d’un bond, enfilant ses habits en toute hâte. En
courant, il se rend au garage où il stocke ses pantalons et vestes de cuir ainsi que les gants tout neufs qu’il vient de recevoir, cadeau du sapeur formateur venu de Paris. Tout en
avalant un morceau de pain sec, il enfourche son vélocypède et sans prendre la peine de refermer la porte commence à pédaler comme un forcené en direction du village. Priant qu’une
nouvelle catastrophe ne vienne encore endeuiller le moral déjà bien fragile des mineurs, il se met à espérer de tout son être que ce n’est qu’un nouveau feu de broussailles qui vient de
démarrer. Peinant pour arriver en haut de la colline qui sépare sa maison de la vallée de Lasalles, comme les anciens surnommaient cette région que le duc Decazes avait choisie au début
du siècle, afin de développer le travail de la fonte. Il aperçoit soudain le nuage de fumée noire qui semble s’échapper du puits central de Fonvernhes. — Ce n’est pas vrai, mon Dieu ! Pas
la veille de Noël ! S’entend t-il crier en dévalant la pente . Tout en espérant que ce n’est qu’un petit coup de grisou et qu’il n’y a pas de victime, ses muscles se tétanisent sous
l’effet de l’angoisse. En y repensant, il réalise que sans la maladie de son ami Marcel et son changement de garde, à cette heure-ci, il devait être au fond.
****
Honorine et ses amies viennent d’arriver au pied du chevalement du puits central d’où s’échappe une fumée épaisse et acre. La recette, le baraquement qui abrite le puits où les machineurs
chargent et déchargent les berlines remplies d'hommes et de charbon est méconnaissable. La lampisterie et la salle des pendus où les ouvriers accrochent leurs affaires ont elles aussi
partiellement volé en éclats. Des morceaux de bois, de chaînes, de câbles encombrent les lieux. La vision est vraiment apocalyptique, des hommes sortent de ce qui reste de l’immeuble,
soutenant des ouvriers couverts de sang, qui crient et pleurent de souffrance. La peur au ventre, elles s’approchent du trou béant au risque de tomber. On ne voit plus rien si ce n’est
qu’un filet de lumière rougeâtre qui semble s’élever du fond. La fumée noire qui leur pique les yeux vient augmenter le flot de larmes qui roule déjà sur leurs joues. Un mineur les
attrape par le bras et les repousse plus loin en criant. — Sortez-vous de là, femmes, vous voulez tomber au fond du trou ? Allez plutôt aider à puiser l’eau de la pompe. Il faut éteindre
l’incendie. La vision qui s’offre à elles est terrifiante. Les gens courent dans tous les sens. On crie, on hurle même des ordres qui semblent totalement décousus. On a organisé une
chaîne humaine pour jeter de l’eau au fond du puits. Les seaux passent de main en main tandis que deux hommes en bout de ligne jettent désespérément ces quelques litres d’eau qui vont se
perdre dans les entrailles de la Terre. Les trois femmes complètement perdues et affolées, arrête un porion que l’une d’entre elles connaît. — Henry, qu'est-ce qui s’est passé ? A t-on
des nouvelles du fond ? — Je ne sais pas. Il y a eu une terrible explosion. Sûrement un coup de grisou dans la galerie principale. Tout est remonté et a explosé ici. Mais le pire c’est
que des gens ont vu des flammes s’élever du conduit d’aération à trois kilomètres d’ici. C’est pas bon, c’est pas bon ! — Mais dis-nous, je t’en prie, a t-on a des nouvelles d’en bas ?
Cria Julienne d’une voix suraiguë et cassée par l’émotion. — Non tout a explosé, le puits s’est affaissé. Il est rempli de débris, de bois, de fer, pour l’instant on ne peut rien faire
tant que le feu brûle. Aidez-nous, on a besoin de toutes les mains disponibles. Les trois femmes atterrées restent les bras pantois pendant quelques secondes qui semblent interminables.
Honorine sortant la première de sa torpeur, attrape vivement ses deux amies et en courant, les trois femmes vont prendre place au milieu de la deuxième chaîne de porteurs d’eau qui vient
de se créer en parallèle de la première. Tout le monde s’active frénétiquement, chaque maillon de la chaîne prend sa tache très au sérieux, car la rapidité des passages de seaux de main
en main peut conditionner le sauvetage d’une ou plusieurs vies. Outre le fait qu’il est probable que certains mineurs ont été brûlés mortellement ou bien ensevelis sous de tonnes de
roche, la vie des éventuels survivants est liée à la qualité de l’air sous terre. Il est primordial d’évacuer le plus vite possible les gaz méphitiques qui vont se développer avec la
décomposition des corps. L’autre gros problème dans ce cas-là est le gaz carbonique. En effet si des témoins avaient vu des flammes s’échapper du puits de ventilation, il était fort à
parier que ce puits, lui aussi s’est écroulé sur lui-même et a donc coupé toute possibilité de ventiler et d’évacuer les gaz carboniques. Les survivants vont donc respirer une atmosphère
viciée et assez rapidement manquer d’oxygène. Le fait qu’il y ait toujours des feux visibles au fond du puits empêchent non seulement l’intervention des secours, mais risquent aussi
d’augmenter la proportion de gaz carbonique dans les galeries. En d’autres termes, chaque heure, chaque minute compte. Et malheureusement, la sécurité et la condition des mineurs ne
s’arrangeaient toujours pas malgré les accidents. Les derniers mois avaient été catastrophiques avec pas moins de quatre coups de grisou qui avaient fait plus de quarante morts avant
cette dernière tragédie. Le monde de la mine était sous pression. Déjà si touchés par les drames et tellement exploités, les altercations entre mineurs et dirigeants se faisaient de plus
en plus fréquentes. Il commençait à y avoir des rumeurs de grèves, du chahut dans les bars et on sentait que ce coup-là était de trop. La révolte était sur le point d’éclater !
Chapitre 2 à SUIVRE bientot …..
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